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Depuis 1976, la Chine donne une leçon de développement accéléré à l’ensemble de la planète. Son Produit Intérieur Brut(PIB) est passé de 59,7 milliards $ en 1960 à 14 340 milliards $ en 2019. L’empire du milieu est passé d’un communisme dogmatique à une « économie socialiste de marché ». Depuis, Guangzhou, Shanghai, Pékin, Shenzhen sont devenues des places mondialement connues et « Made in China » signifie de moins en moins produit de piètre qualité. Si cette success-story peut faire rêver, surtout en Afrique, il importe de se demander quel en a été le vrai coût du miracle sur le plan environnemental et aussi quelles erreurs ne surtout pas reproduire.

Le conte de fées

Derrière la formidable croissance économique chinoise, on trouve une recette simple et un cuisinier génial. En effet, Pékin s’était donné comme objectif de redevenir la puissance de premier plan qu’elle était avant la fin du 19ème siècle et le début du 20ème siècle qui ont vu son déclin. Pour mettre cette ambition en musique, Deng Xiaoping, qui, à la fin du règne de Mao Zedong, héritait d’une économie anémiée par des années de pratique du modèle communiste classique et une période politique trouble. Pour le nouveau dirigeant, l’heure était au rattrapage. Alors, la machine se met en marche. La Chine adhère aux principes de l’économie de marché, met à la disposition du monde sa main d’œuvre abondante, adopte une politique de transferts de technologies, et des mesures volontaristes pour attirer les capitaux tout en misant sur la formation de ses élites. L’usine du monde vient de naître.

Les performances d’abord, l’environnement après

6 chaussures sur 10, 87% des tracteurs utilisés dans le monde, 76% des montres… le “Made in China” a définitivement conquis la planète. Dans son désir de rattrapage, Pékin n’est guère regardant sur des paramètres comme les conditions de travail ou encore la problématique de la sauvegarde de l’environnement. Ces choix ont drainé vers la Chine, capitaux et technologies et lui ont conféré une position stratégique de premier plan. Aujourd’hui 430 000 entreprises étrangères se sont implantées en Chine attirées par ses avantages.

Derrière cet essor, des choix parfois effrayants. A titre d’exemple, la Chine est aujourd’hui le premier producteur mondial de “terres rares” (minéraux essentiels dans l’électronique, notamment la fabrication de téléphones portables). Si les terres rares sont plutôt abondantes sur la planète, leur exploitation est si polluante que beaucoup de pays y ont renoncé. Pékin s’est enfoncé dans cette brèche et se trouve en position de presque monopole sur ces ressources.

Mais les problèmes environnementaux de la Chine ne se limitent pas aux terres rares. La production d’énergie est essentiellement assurée par des centrales à charbon ou à gaz, qui sont extrêmement polluantes. La Chine émet chaque année 1,8 milliard de tonnes de CO2, ce qui en fait le premier pollueur de la planète.

En Chine, la pollution est un tel problème que le tiers du territoire est touché par le phénomène des pluies acides. 16 des 20 villes les plus polluées du monde sont chinoises.

La qualité de l’air est en deçà des normes dans 90% des villes du pays et elle tue 1,6 million de personnes par an (17% du total des décès enregistrés dans le pays). 70% de l’eau du pays est polluée et tue chaque année 400 000 personnes. Le monde entier a encore à l’esprit l’épisode du Smog qui a frappé Pékin, en 2013. Aujourd’hui, selon les experts, la pollution environnementale est l’un des facteurs-clés susceptibles d’affecter durablement la croissance du pays.

Le rétropédalage

Face à ce risque, les autorités ne peuvent plus se permettre d’ignorer le péril environnemental. Elles ont donc pris ces dernières années un faisceau de décisions dont l’objectif est d’améliorer les conditions environnementales dans le pays. L’un des secteurs où ce volontarisme a été le plus affiché est celui de l’industrie automobile. Alors que la Chine, traditionnellement pays du vélo, est en train de se muer en pays de l’auto, les dirigeants ont anticipé le risque lié à la pollution et misent sur les véhicules électriques. Cette décision a fait de Pékin le premier marché mondial des véhicules électriques. Si pour produire son énergie, la Chine a jusque-là misé sur les centrales à charbon, bien moins chères, mais aussi plus polluantes, le paradigme est actuellement en train de changer. L’empire du milieu est désormais dans une course aux énergies propres et se positionne en leader mondial sur le marché des panneaux solaires.

Les économies africaines s’inspirant du modèle chinois

Vu d’Afrique, le modèle Chinois est inspirant. Beaucoup n’hésitent pas à rappeler qu’aux indépendances le Nigéria et la Chine avaient le même revenu par tête d’habitant. En outre, ces dernières années ont vu Pékin et l’Afrique développer une grande proximité. En effet, la Chine s’est positionnée en partenaire majeur des pays africains, offrant prêts confessionnels, infrastructures et aide technique, là où les pays occidentaux se sont contentés de vendre des grands principes comme la démocratie et le multipartisme sans jamais essayer de résoudre les problèmes des peuples, quand ils ne s’enfermaient pas dans des schémas de pensées vieux de cinquantaines d’années. L’absence d’une histoire coloniale en Afrique a également pesé sur le déploiement de Pékin sur le continent.

Ce rapprochement a favorisé l’impact du modèle chinois dans l’esprit des gouvernants africains. Aujourd’hui des pays comme l’Ethiopie se revendiquent de la Chine en matière de politique de l’emploi et de coût de la main d’œuvre.

Le combat de Tanzanie pour injecter 3 milliards USD dans l’implantation d’une centrale hydroélectrique de 2 100 MW dans la réserve de Selous, classée au patrimoine mondial de l’UNESCO rappelle beaucoup les méthodes chinoises.

Néanmoins, est-il dans l’intérêt de l’Afrique de calquer le modèle chinois ? Alors que les incidents comme ceux du Probo Koala, les fuites enregistrées sur les installations de Shell au Nigeria, la pollution liée à l’activité minière au Ghana ou en Afrique du sud se multiplient, on peut légitimement douter de cette option. Outre son coût environnemental élevé, cette option ne garantit pas toujours un bénéfice durable, la preuve : Pékin aujourd’hui fait progressivement marche arrière.

Quatre leçons pour les pays africains à tirer du modèle chinois

1- Rechercher l’équilibre entre développement industriel et enjeux environnementaux

Si pour les pays africains le développement semble être aujourd’hui le graal que tous recherchent, il ne faut pas oublier que ce développement doit être mis au service de l’humain, plutôt que ce dernier n’en constitue qu’une variable d’ajustement. Cette recherche d’un équilibre doit se traduire par le choix des options les plus durables, et des arbitrages en matière de coûts. Certes les options présentant les meilleurs avantages à long terme sont également celles qui coûtent le plus cher. Néanmoins il faut garder à l’esprit que guérir coûte toujours plus cher que prévenir.

2- Penser les challenges en amont

Il est désormais nécessaire pour les pays africains de penser les défis en amont. Les questions environnementales ne sont plus aujourd’hui la cinquième roue du carrosse en matière de développement des projets. L’impact à long terme des options privilégiées doit être pensé. Ainsi que les Chinois le savent désormais, il est plus facile de prévoir les difficultés en amont que de les surmonter en aval.

3- Privilégier les solutions de rupture

Si les solutions de rupture peuvent effrayer en raison de leur caractère novateur, elles représentent néanmoins une opportunité pour le continent africain. En effet, les lacunes liées au sous-développement en Afrique constituent une opportunité pour ne pas commettre les mêmes erreurs que les autres pays et passer directement à la technologie adaptée en pratiquant le “leapfrog”. D’un point de vue environnemental, il s’agit de faire une veille poussée et d’essayer les approches à la pointe et celles qui résolvent les problèmes des africains et dans la mesure de leurs moyens. Il s’agit donc de se définir des objectifs clairs et de chercher les solutions qui permettent de les atteindre. Pour cela il faut se départir des préjugés et oser faire ses propres expériences.

4- Penser l’environnement comme un actif stratégique

Pendant longtemps les dirigeants ont vu en l’environnement une externalité négative qu’on pouvait au mieux négliger, au pire prendre en considération a minima. Les populations riveraines des grands projets, qu’ils soient miniers, pétro-gazier, électriques, ont longtemps souffert de cette vision. Confrontées à la pollution, privées de la rente liée à l’exploitation de leurs ressources, elles sont parfois allées au conflit. Si le cas du Delta du Niger (au Nigéria) est l’un des plus parlant, il n’est pas le seul. L’enjeu aujourd’hui consiste pour les dirigeants à penser à l’environnement comme un actif stratégique. Alors que la création d’un contrat à terme sur les ressources en eau est l’une des dernières innovations du monde de la finance, il n’est pas déraisonnable de penser que les ressources environnementales auront une plus grande importance stratégique alors que le monde, confronté à sa propre boulimie et à la finitude des ressources se décide à rebrousser chemin et à opter pour un modèle plus soucieux de l’environnement. L’enjeu pour l’Afrique en ce moment consistera alors à ne plus être le dernier de la classe.